Lamernwar, contre le "bénévolat" féminin

Dans une société où les droits des femmes sont sans cesse remis en question, depuis 3 ans, la fondatrice du compte @lamernwar, Heiba s’est donnée pour mission de réveiller celles qui seraient tentées d’accepter ces injustices mais aussi de combattre les hommes qui les propagent. Parmi les sujets dont elle se saisit : l’utilisation falsifiée de l’islam à des fins misogynes, la spoliation des droits des femmes, la promotion du mariage à tout prix.

En plus de son compte Instagram suivi par plus de 26k followers, elle sort ce dimanche son e-book “Guide de survie dans une société de bénévoles”. Rencontre avec une femme bien déterminée à se faire entendre.



Cela fait 3 ans maintenant que tu “milites” pour les droits des femmes, le féminisme, contre le patriarcat et l’hypocrisie masculine. Est-ce que cet engagement a toujours été ancré en toi ?

Aussi loin que je me souvienne, les idées que j’ai aujourd’hui je les ai toujours eues, pour moi il y avait trop d’incohérences entre ce que j’estimais être normal et la réalité. Ce n’était même pas une volonté de défendre les femmes mais juste mes idées.

Il y a 10 ans quand je m’exprimais sur les droits des femmes, je passais pour une folle furieuse, on me disait “non mais tu verras quand tu seras amoureuse”, je regardais les gens ébahie. Pour moi il y avait une vraie différence entre être amoureuse et débile. Alors maintenant, en me renseignant et en lisant, je suis arrivée à deux conclusions : la première c’est que les hommes détestent les femmes et la seconde c’est qu’il y a une “conspiration” des hommes pour maintenir le statu quo oppressif dans lequel on vit aujourd’hui.


Mais quel est l’élément déclencheur finalement ? Certaines grandissent dans des contextes relativement misogynes mais arrivent à sortir de ce conditionnement. Est-ce que pour toi c’est une question de caractère ?

Je sais que nous, en Afrique, et surtout les africains musulmans, on est conditionnés à être des bénévoles. Ta vie gravite autour d’un homme, le but de ta vie c’est qu’un homme te donne de l’attention et peu importent les conditions dans lesquelles tu vas vivre il te faut juste un homme. Indépendamment de ce qu’il t’apporte ou pas.

Mais en grandissant, soit tu décides de sortir de ce conditionnement parce que tu as des yeux, des oreilles et un esprit critique et tu constates que tes tantes sont en mauvaise santé, ta grand-mère est en mauvaise santé et plus simplement que les hommes ne considèrent pas les femmes, qu’ils en ont juste besoin pour le sexe. Parfois, il y a plus de rahma (miséricorde en arabe) pour un inconnu dans la rue que des maris envers leur épouse. Pour moi les torts sont partagés, on est conditionnées certes mais quand on grandit il faut aller au-delà et sortir de ce conditionnement.


Tu dis souvent dans tes stories que tu refuses de te marier. Or, on sait que dans nos communautés, la pression du mariage est très présente. Comment tu gères ça ?

Il y a cette fameuse expression quand tu vas à un mariage où les gens te disent “l3okba lik” ce qui signifie que “tu seras la prochaine”, et ça m’a toujours mis hors de moi. Personnellement, mes parents ne m’ont jamais pris la tête avec le mariage et quand des voisins croisent ma mère et qu’ils lui disent que ce sera bientôt mon tour, elle répond systématiquement que “la deuxième ne veut pas se marier elle veut se marier avec un riche”.

La pression du mariage ne vient pas de ma famille mais de l’extérieur. Récemment j’étais au bled et la femme de mon cousin qui est le prototype de la “bénévole” : 4 enfants, elle travaille, ils font 50/50 pour tout m’a dit “mais tu as 25 ans, tu ne veux pas fonder une famille ?”. J’ai failli vomir.

Personnellement ça ne m’intéresse pas d’avoir des enfants mais je conçois qu’on puisse en vouloir et/ou se marier mais pas à n’importe quel prix. C’est à cause de cette mentalité que les hommes estiment rendre service aux femmes en se mariant avec elles et donc qu’ils n’ont rien à poser sur la table.

Il y a deux ans une de mes cousines s’est mariée et elle m’a dit “le mariage c’est de la merde mais c’est comme ça”. Je ne suis absolument pas d’accord, le mariage c’est la meilleure institution qui soit donc il faut arrêter d’insulter une institution que Dieu a créé. Ce n’est pas de la merde c’est vous qui en avez fait de la merde.

Quand on insiste sur le fait que “le mariage soit la moitié de la foi” qu’est-ce que tu fais du reste finalement ? Tu ne fais pas la prière, tu n’as jamais payé ta zakât, ta relation a duré 6 ans hors mariage mais tu veux te marier à tout prix parce que c’est la moitié de la foi, c’est normal ça ?

Le fait qu’on fasse croire aux femmes que la norme c’est être marié et que sans mariage tu n’es pas chanceuse ce n’est pas normal. Le mariage c’est une partie de ta vie, toute ta vie ne peut pas graviter autour de ça. Ta vie doit graviter autour de toi même et pas autour d'un autre être humain qui prend ses propres décisions et a sa propre vie.


Dans notre communauté le terme “égareur” est souvent utilisé pour décrire une personne qui éloignerait les musulmans de la “voie droite” de l’islam, et il a même été utilisé contre toi. Qu’est-ce que tu réponds à ça ?

Déjà c’est vrai qu’il y a une certaine “Team S” en France qui considère tout le monde comme égaré sauf eux-mêmes.

Moi je leur réponds que les inscriptions au niveau 1 du Docteur Najah étaient saturées et que beaucoup de filles m’ont remercié en me disant que c’était grâce à moi. On dit souvent qu’on n’a pas de représentants qui sachent s’exprimer et je pense juste que les personnes les plus intelligentes et équilibrées sont celles que l’on entend le moins. Certaines femmes se sont éloignées de l’islam parce qu’elles ne s’y sentaient pas représentées et que ce n’était pas une religion pour elle. Mais, en rencontrant le Docteur Najah elles ont renoué avec l’islam et ce n’est sûrement pas grâce aux Abou Taktak de Twitter.

Moi je ne suis pas un érudit, je pense juste qu’il faut mettre les éléments les uns à côté des autres et faire parler leur cohérence. Si on s’interroge sur qui écouter et qui suivre je pense qu’il faut prendre notre premier exemple en religion : le Prophète Muhammad (saws), lire une de ses biographies et identifier un peu comment il était. Du coup, si une personne va à contre sens de son caractère c’est que ce qu’il dit est incohérent : est-ce que le gars qui est en face de toi parle de Gallia et Guigoz ou est-ce qu'il est cohérent ?


Beaucoup de femmes estiment qu’il est nécessaire de défendre nos droits mais dans le même temps refusent de se définir comme féministe. Est-ce que toi tu te considères comme tel et quelle est ta définition du féminisme ?

Je ne me considère pas comme étant féministe dans le sens des white fem, c’est à dire sortir de chez soi pour montrer ses seins.

Au sens social du terme c’est que chaque femme soit libre de vivre sa vie comme elle l’entend et au sens religieux c’est tout simplement : “rendez-nous ce que Dieu nous a donné”. On demande juste ça, pas que l’on nous lèche les pieds tous les jours. À mon sens, l’islam est féministe.

À l’époque de la jahiliya (période précédant la révélation du message islamique au Prophète Muhammad (saws)), on enterrait les petites filles, on abusait des esclaves. Quand l’islam arrive, c’est aussi pour sauver les femmes et aujourd’hui on est en train de quémander des choses qui nous ont été accordées il y a 1400 ans.


Au sein des milieux féministes, on a souvent tendance à dire que si les hommes sont en désaccord avec toi ou essaient de te décrédibiliser c’est que tu es sur la bonne voie. C’est une réalité pour toi ?

C’est 101 % réel. Notamment à cause de ce fameux statu quo : les hommes vivent dans un confort absolu au détriment de celui des femmes et même au détriment des droits fondamentaux des femmes. Donc eux, la situation les arrange, mais le fait qu’on commence à se réveiller ça ne leur va pas ; parce que si on ne veut plus faire comme leurs mères ils n’auront plus le confort dans lequel leurs grand-pères, oncles, etc. ont vécu.

Donc oui, c’est une réalité, moi dès que j’ouvre la bouche je me fais lyncher, ils veulent nous faire taire à tout prix. Pour preuve le compte de Charlotte* a été désactivé récemment à force de se faire signaler ; les akhi n’ont pas beaucoup d’énergie pour mettre bien leurs femmes mais quand il s’agit d’aller embêter des petit.e.s de 20-25 ans sur Internet, ils ont tout le temps du monde.


On a souvent vu des screen de tes Insta stories sur Twitter et les réactions pouvaient être très violentes. Comment réagis- tu réagis face à ce cyber-harcèlement ? Comment tu te protèges ?

À titre personnel je n’estime pas avoir été victime de cyber-harcèlement au sens propre du terme. Alors que Imane* par exemple, quand elle est passée à la TV elle s’est fait lynchée, notamment par des gens de notre communauté. Elle oui, je considère que c’est du cyber-harcèlement mais moi les tweets que je lis me font rigoler. Les gens qui me critiquent sont systématiquement des cassos. Dans la rue, ce sont des gens qui n’oseraient même pas me parler, pas parce que je suis @lamernwar mais juste en tant qu'humain. En toute humilité, ce que j’ai déjà pu voir sur moi c’était insultant pour mon niveau, donc ça ne m’intéresse même pas d’argumenter avec ces gens.


La parole se libère au sein de nos communautés mais aussi à l'extérieur sur les violences sexuelles, le féminisme etc. On peut dire que c’est trendy. Est-ce que tu penses que le fait que n’importe qui s’empare de ces sujets peut mal tourner ?

Oui, complètement c’est beaucoup plus trendy. Récemment on a pu voir par exemple une interview sur les dynamiques financières au sein du couple et ça m’a agacé que tout le monde m’envoie la vidéo parce que je n’ai pas besoin qu’une femme blanche vienne m’expliquer quelque chose sur lequel l’islam a statué il y a 1400 ans. Beaucoup de femmes veulent surfer sur la vague comme elles peuvent, notamment parce que certaines y voient quelque chose de rentable alors que leur intention derrière n’est pas bonne. Dernièrement une grosse Instagrameuse parlait des dotes à 1 euro qui selon elle n’était pas normales mais dans le même temps elle critiquait les femmes qui demandent des dotes à 20k euros. L’idée c’est quoi ? Que chaque femme avant de fixer sa dote vienne lui demander conseil ?

Moi, mon avis sur la question est souvent mal interprété. Je pense que chaque femme doit demander ce qu’elle veut. Si certaines veulent 1 euro, de la pâte à modeler ou encore un coloriage c’est leur choix mais ce type de choix a forcément des conséquences. Et celles que je vois faire des cagnottes après avoir demandé ce type de dotes, moi je ne donne pas.


Ton e-book sort très bientôt. Quel message souhaites-tu faire passer ?

En réalité il n’y a pas de message particulier parce que ça fait longtemps que je dis toutes ces choses-là sur Instagram. L’objectif c’est juste de retranscrire sur papier 3 ans de story Instagram et de manière ordonnée. Sur Instagram je sais ce qui va faire des clics, et contrairement à mes stories, mon propos dans le e e-book est équilibré. En toute humilité c’est mon intellect que j’ai mis sur papier.


Selon toi, comment nous, femmes musulmanes, allons réussir à nous ré-approprier nos droits ?

Alors… l’option A serait que les hommes fassent un virage à 180 degrés, mais pour moi c’est une utopie, je n’y crois pas du tout. Il y a des hommes qui craignent assez leur Seigneur pour respecter nos droits mais ce n’est pas la majorité et ils ne seront pas suffisants pour faire pencher la balance. Le féminisme ce n’est pas seulement entre nous et nous même mais en même temps ce serait utopique de penser que l’option A est réalisable. Les hommes ne remettront jamais en cause le statu quo qui leur permet de vivre de la meilleure des manières. Les femmes ne sont pas seules responsables du changement mais je n’attends rien des XY.

Ensuite, l’option B c’est la contre soirée : que les femmes viennent d’Amérique Latine, d’Asie, d’Australie, on dépeint toutes les mêmes situations. Donc pourquoi nous on ne s’organise pas de notre côté ? Pourquoi on ne crée pas une contre soirée ?

Puis, je pense vraiment que le savoir est une arme, on doit apprendre nos droits et faire en sorte d’avoir les connaissances nécessaires pour réagir face aux injustices.




Entretien retranscrit et réalisé par Djenaba & Victoria.



Charlotte : @ch_arlo.tte2

Imane : @grimpe.fr



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